PROMISES OF DECAY

PROMISES OF DECAY

Tout n’est pas perdu, paraît-il ; à vrai dire, rien n’est jamais vraiment perdu, et c’est sur les pentes du déclin qu’une telle sentence affleure dans toute sa netteté. Il faut un crépuscule assez sombre, si ce n’est une nuit bien opaque, pour percevoir la lumière vacillante mais amène d’un feu follet. Il faut une zone, un temps, où les âmes en errance puissent se retrouver pour qu’au fond, elles s’y retrouvent. C’est qu’il y en a, de la poésie, à fouiller dans les débris d’un monde usé, en parlant d’après-demain, en bâtissant des temples de poussière et en pariant sur la survie du moins adapté…
À concéder au temps la forme d’un tourbillon ou d’un ruban de Möbius plutôt que celle d’une ligne tendue et infinie, on lui accorde aussi quelque pouvoir de ramener toujours au-devant ce qui a priori s’estompe et se disperse. Si d’aucuns craignent l’effacement, la disparition, le pourrissement perçus comme d’inévitables préludes à la fin, d’autres leur impartissent un pouvoir annonciateur et une profondeur poétique. On les reconnaît à ce qu’ils troquent le pessimisme et la nostalgie passive contre des états bien plus ambigus, dont le vocabulaire est souvent intraduisible : ainsi en va-t-il de la saudade, la mélancolie prospective des lusophones ; de la Sehnsucht, la nostalgie de l’inconnu des Allemands ; ou du blues, le huis clos de la joie et de la tristesse qu’organisent les chants d’esclaves. On les entend parler non pas de « renaissance » (comme on le dit d’une zone urbaine), de « nouvelle ère » ou de « monde d’après », mais d’utopie, de courage et de guérison. On les voit « déployer par-dessus le monde fracassé un ciel pur qui puisse le restaurer », pour reprendre les mots d’Elias Canetti. On dit d’eux qu’ils sont capables, pour ce faire, de sagesse et de ruse à la fois, aptitude que les Anciens appelait métis : un mélange, une ambiguïté qui puisse ébranler les certitudes les plus résignées, dépasser les situations intenables, faire place à un interrègne.
De tout cela procèdent les monuments de fortune que Dahlia Koum Sam élève pour les peuples d’infortune, ceux qui foulent des terres souillées de peines et de traumas ; les fières figures que Jean-Christian Bourcart rencontre à Camden en 2008 – ville fichée comme la plus dangereuse des États-Unis – qui, contestant et ajournant la chute, s’efforcent de flotter ; l’humanité en pleine recomposition, peut-être sous l’impulsion d’une religion nouvelle, que dépeint Rémy Schlechta ; les déchets fragmentaires que Loucia Carlier recompose et qui donnent aux bas-fonds un goût de bon augure ; l’amour qui survit à la mort et le sublime du malformé qu’arrange le duo mountaincutters.
En résistance à la logique des fins dernières et de l’apocalypse, désossées et remontées, c’est tout un arc romantique qui se dessine, dont aucune région ni aucune époque n’a le privilège, dès lors que l’on veut bien admettre que le courant appelé « romantisme » n’en est qu’une expression culturellement située. Un arc romantique, donc, qui s’impose comme une disposition au monde et une façon de le digérer – une lame de fond affective, une attitude qui perce les frontières et les siècles, et qui ne s’avoue jamais désarmée face aux étapes du déclin, sûre que rien n’est jamais vraiment perdu.

Guillaume Blanc-Marianne

-LA SIRA : PROMISES OF DECAY (Ten Days in Paris, 2024)